Encore une fois, c’est vers le Grand Palais qu’il faut se tourner pour trouver des idées de sorties mêlant à la fois l’émerveillement et l’enrichissement. Cette année, riche en expositions de grande qualité, ne faiblit pas ! C’est autour de deux sujets très différents que les Galeries Nationales se sont organisées : d’abord une présentation thématique intitulée « Nature et Idéal, peindre à Rome au XVIIe siècle » et ensuite une rétrospective consacrée au peintre symboliste Odilon Redon.
Si mes pas me portent plus facilement vers la peinture classique, il ne faut cependant pas s’arrêter à la porte d’Odilon Redon. Bien au contraire. « Nature et idéal » se concentre autour des œuvres de Nicolas Poussin et de Claude Gelée dit « Le Lorrain ». Il est évident que les toiles présentées sont superbes, mais le sujet pousse nécessairement à une répétition qui devient rapidement lassante. De plus bon nombre d’œuvres ont déjà été mises en lumière peu auparavant ; ainsi l’an dernier Le Lorrain se trouvait mis côte à côte avec William Turner. Le rapprochement était puissant et le traitement de la lumière du Lorrain permettait de mieux comprendre les influences fondamentales de l’art britannique.
En revanche, la rétrospective consacrée à Odilon Redon est d’une extraordinaire richesse et du plus grand intérêt. Toutes les œuvres majeures de ce grand peintre symboliste sont réunies dans un parcours qui nous emmène des gravures faites pour la Tentation de Saint Antoine de Flaubert, aux toiles plus colorées de sa grande période, jusqu’aux quelques productions d’art décoratif réalisées pour la salle à manger du château de Domecy.
A l’instar de Gustave Moreau, Redon fait parti du courant symboliste qui brille à la fin du XIXe siècle. Pour ces artistes, le rêve et l’inconnu doivent avoir le droit de cité. Ils se distinguent des impressionnistes et surtout des académistes dont ils gardent pourtant (surtout chez Moreau) la qualité formelle. Redon, mais est-ce vraiment une surprise -, est un proche de Stéphane Mallarmé et comme lui affirme que l’on doit « peindre non la chose, mais l’effet qu’elle produit » ; sa peinture est souvent difficile à cerner, les interprétations y sont multiples. Ainsi, que penser de cette Araignée qui tantôt sourit et tantôt pleure, ou de cet Œil, comme un ballon bizarre, se dirige vers l’infini (1882) qui ouvre l’album A Edgar Poe ? Les études sont multiples, les théories pléthoriques, on admire la maîtrise de la technique de la lithographie, on s’extasie sur le traitement du clair-obscur, mais que signifie profondément l’œuvre ? Nul n’a encore trouvé une réponse vraiment satisfaisante, peut-être faut-il rapprocher l’œuvre de Redon de ce que Rimbaud disait du poète, qu’il était un « voyant ». Enfin, l’ultime dimension saisissante de cette exposition Redon est le traitement stupéfiant de la couleur. Les bouquets de fleurs présentés au Grand Palais s’éloignent des traditionnelles natures-mortes que la peinture hollandaise affectionnait tant. Cocteau admirait l’atmosphère féérique des fleurs de Redon : il n’y a pas vraiment de détails ni de réalité, mais juste des explosions de couleurs, que le public a admiré en son temps et qui semblent encore si fascinantes aujourd’hui. Le Vase de fleurs et profil (1910) pourrait presque passer pour surréaliste tellement le titre est loin de ce qui est représenté ! Comme beaucoup d’autres artistes de la fin du XIXe siècle, Redon est touché par une forme de mysticisme. Comme Huysmans qui se fait moine à Ligugé, le peintre s’intéresse de près aux grands personnages de l’histoire religieuse, le Christ qu’il peint vers 1890 mais aussi le Bouddha auquel il consacre un tableau en 1905. Le Bouddha est représenté debout, il semble immobile au milieu d’un chemin qui est celui de la vérité, selon la philosophie bouddhiste. Ce pastel est un vrai résumé de l’art de Redon. Le Bouddha a les yeux clos ce qui renforce l’atmosphère méditative de la toile, le sentier de la vérité est aussi une métaphore de la réflexion créatrice de l’artiste et on retrouve ce thème, comme d’autres d’ailleurs, dans nombre de ses œuvres.
Pour sa peinture complexe, envoutante et mystérieuse, le travail d’Odilon Redon gagne à être mieux connu. Ici, plus que la si classique présentation « Nature et Idéal », il faut absolument aller découvrir la rétrospective Odilon Redon. Les toiles parlent et invitent à un voyage plus profond et subtil que les paysages romains de Poussin, puisqu’il nous amène au-delà du réel.
« Nature et idéal : le paysage à Rome, 1600–1650 ». Galeries nationales du Grand Palais, 9 mars - 6 juin 2011.
« Odilon Redon, Prince du Rêve ». Galeries nationales du Grand Palais, 23 mars - 20 juin 2011.
Olivier Andurand, le 31/05/2011.
Au XIXe siècle, les liens entre l’Italie et l’Allemagne étaient nombreux et les artistes n’hésitaient pas à les célébrer. Pensons d’abord au poème de Goethe, Mignon qui commence par ces vers que tout germaniste a rencontré au moins une fois :
Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn,
Im dunkeln Laub die Goldorangen glühn,
Ein sanfter Wind vom blauen Himmel weht,
Die Myrte still und hoch der Lorbeer steht?
Kennst du es wohl? Dahin!
Dahin möcht' ich mit dir,
O mein Geliebter, ziehn.
Chez Johann Friedrich Overbeck, plutôt que de vanter la beauté du paysage italien et l’odeur suave des citronniers et des orangers, on passe à une représentation familiale. Italia et Germania sont deux sœurs que seules les Alpes séparent, mais elles n’ont qu’une âme, qu’un souffle commun.
Depuis le Moyen-Age des relations étroites existent entre les deux espaces. Les artistes de la Renaissance ont beaucoup profité de la proximité et n’ont cessé de passer les cols alpins pour découvrir l’autre côté et y apporter leurs nouveautés, leurs techniques. Pensons ainsi à Dürer dont on connait les séjours à Venise qui s’ouvre facilement au commerce et aux influences germaniques par la présence de son fameux Fondacco dei Tedeschi près du Rialto. Quelques italiens font aussi le déplacement inverse et quittent la péninsule, ainsi Jacopo de’ Barbari quitte-t-il la Sérénissime pour la vallée du Rhin et ensuite pour les Pays-Bas. De ces contacts multiples et répétés va sortir un art nouveau dont le représentant, aujourd’hui à l’honneur dans une merveilleuse exposition au Musée du Luxembourg, est Lucas Cranach. Moins connu que son confrère Dürer, Cranach n’en reste pas moins un peintre d’un immense talent et qui surtout manifeste une manière (dans le sens italien de maniera) tout à fait différente de celle très connue des Italiens.
Artiste de cours autant que polémiste génial, Cranach se situe à un moment clé de l’histoire du Saint Empire. D’abord au service de l’Electeur de Saxe, Frédéric le Sage, Cranach travaille à la confection de tableaux de dévotion très classiques. Vierges à l’Enfant et saintes familles sont son lot quotidien. Déjà se dégage un style très personnel mêlant influence italienne et médiévale, et conférant une sensualité très particulière aux visages de ses modèles.
C’est cependant la réforme luthérienne qui donne à Cranach une audience plus forte. Ami proche de Martin Luther, les deux hommes se sont rencontrés dans le milieu humaniste de Wittenberg. Lucas Cranach se range dès les débuts de la prédication du moine de Wittenberg dans son camp et œuvre à la diffusion de ses thèses réformatrices et des grandes figures de la Réformation. Il va peindre de nombreuses fois Luther lui-même, mais aussi Melanchthon, Spalatin, Frédéric le Sage. Cranach se fait porte parole d’une foi nouvelle et sa peinture est nimbée de cette spiritualité, sans toutefois perdre toute dimension sensuelle et même érotique.
L’adhésion de Cranach aux positions de Luther ne lui a tout de même pas ôté le goût de la mythologie. Lucrèce, Venus, Hercule sont des thèmes largement traités par l’atelier de Cranach ; pensons aussi aux Trois Grâces, tableau acquis en décembre dernier par le musée du Louvre. Son intérêt porte encore plus loin en choisissant de construire des allégories. La plus célèbre est sans conteste la Justice. Une femme, le corps légèrement recouvert d’un voile, tient dans sa main droite un glaive et dans la gauche une balance. Elle manifeste picturalement l’importance de cette vertu qui fait le lien entre le christianisme (c’est une des vertus théologales) et la philosophie antique (pour Platon, elle est la racine de toute vertu). C’est donc une peinture humaniste qui se donne à voir, complexe, demandant une grande érudition mais tellement passionnante.
L’exposition actuellement présentée au Musée du Luxembourg mérite donc une visite longue et approfondie, ne serait-ce que pour pouvoir profiter des œuvres en luttant contre la foule. Elle permet de rendre compte de la richesse symbolique d’une peinture à laquelle on ne rend pas assez hommage et de rétablir un peu l’équilibre entre l’art italien, si célèbre, et son frère germanique, un peu plus négligé.
Cranach et son temps, Musée du Luxembourg, exposition du 9 février au 23 mai 2011.
Olivier Andurand, le 10/04/2011.
Le Théâtre des Champs-Elysées est surement une des plus belles scènes de Paris ; les plus grands artistes se pressent pour jouer ici. Le vendredi 21 et le samedi 22 janvier 2011, c’est l’Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino placé sous la direction de Zubin Mehta qui régalait les spectateurs parisien d’un programme exceptionnel.
L’orchestre florentin fait partie des plus anciennes formations italiennes. Fondé en 1928, il a depuis une activité très importante au Teatro Comunale de Florence et pour le plus grand bonheur des spectateurs étrangers, les musiciens font de très nombreuses tournées en Europe et dans le monde. Les plus grands chefs se sont succédés à leur tête : Wilhelm Furtwängler, Bruno Walter, Herbert von Karajan, Claudio Abbado, George Prêtre, ou encore Lorin Maazel.
Aujourd’hui c’est le grand chef indien Zubin Mehta qui assure la direction à vie de l’Orchestra del Maggio. Formé à Vienne à l’Akademie für Musik, il commence par diriger les orchestres de Montréal et de Los Angeles puis entame une collaboration suivie et fondamentale avec le Philharmonique d’Israël. Aimant autant la musique symphonique que l’opéra, il est un des grands maîtres de la direction musicale actuelle.
Aux Champs-Elysées, Zubin Mehta et ses musiciens ont offert à un public conquis le superbe poème symphonique Shéhérazade de Nikolaï Rimsky-Korsakov et la Symphonie n°1 en ut mineur de Johannes Brahms.
Rimsky-Korsakov est un des grands compositeurs russes de la fin du XIXe siècle. Formé à l’école de Balakirev, il commence à composer vers 1860. C’est 1888 qu’il crée Shéhérazade sous la forme d’un poème musical, intermédiaire entre la Symphonie fantastique de Berlioz et les œuvres de Franz Liszt. La partition de Rimski-Korsakov est typique du courant artistique du XIXe siècle appelé "écoles nationales qui consiste en l'utilisation de « couleurs » locales et facilement identifiables.
Rimsky nous emmène dans un monde à mi-chemin entre l’Orient des Mille et une nuits et la Russie. Sous la baguette de Zubin Metha, l’œuvre prend une dimension magique qui transporte l’auditeur dans la chambre même du Sultan à écouter les histoires de la belle Shéhérazade. Le talent du premier violon florentin traduit exactement la voix de la conteuse et le souffle de l’ensemble porte jusque que dans le bateau de Simbad le Marin. Le triomphe a été mérité tant la poésie avait empli la salle.
L’émotion arrive à son paroxysme avec la magistrale interprétation de la Symphonie n°1 de Brahms. Les premières mesures tirent toutes les forces de l’orchestre. Les gestes du Chef semblent faire monter du plus profond de la terre les notes qui résonnent dans la salle du concert. Zubin Mehta et son orchestre ne forment qu’un seul être ; la fusion est totale et chaque musicien n’est qu’un prolongement de la baguette du chef. Hommage à Beethoven, cette symphonie dégage une force que l’orchestre a parfaitement su faire passer. Quand le Chef a baissé sa baguette pour la dernière fois, c’est toute la salle qui, dans un mouvement contraire, s’est levée pour applaudir à tout rompre et lancer des bravos à un maestro visiblement heureux d’avoir réussi une telle interprétation.
Pour ce premier message de l’année, je voulais vous raconter un moment de grande harmonie et c’est sous ce signe que je souhaiterais placer cette année qui commence. A tous ceux qui aiment la musique, qui chantent sous la douche ou en écoutant la radio, qui dirigent des orchestres imaginaires, qui s’imaginent être les plus grands artistes, pour qui l’art et culture sont des aspects essentiels à la vie, je présente mes meilleurs vœux de joie de santé et de réussite pour l’année 2011. Je souhaite aussi à tous ceux qui liront ces lignes d’avoir un jour la chance de vivre de tels moments et de trouver ce qui pourra guider leur vie, telle la baguette d’un chef d’orchestre.
Olivier Andurand, le 22/01/2011.
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